05 July, 2016

L'usine chinoise se transforme en laboratoire de la planète

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La Chine, c’est un peu comme les États-Unis d’Amérique à une époque. Tout y est plus grand, y va plus vite qu’ailleurs. À peine avons nous intégré que la plupart de nos biens industrialisés sont fabriqués dans l’ex-empire du Milieu que l’étape suivante est engagée. Les entreprises chinoises s’apprêtent à dominer la recherche mondiale.

C’est un oasis de verdure dans la mégapole de Shanghai, ses quelque 20 millions d’habitants et son « smog» permanent. Nous sommes au centre de recherche et développement sur les technologies sans fil du groupe Huawei. Un écrin naturel pour un bâtiment exceptionnel : avec ses 770 mètres, il est présenté comme le plus long d’Asie.

Ici, sur quatre niveaux et un total de 227 000 m², travaillent près de 10 000 personnes. 80 % d’entre elles sont titulaires d’un master ou d’un doctorat. Bienvenue dans le monde de la recherche chinoise.

Huawei est représentatif d’une bonne partie de l’économie chinoise. On parle ici de l’électronique grand public, en particulier des smartphones et des tablettes, mais on pourrait également évoquer la recherche pharmaceutique.

Les chiffres sont partout presque inconcevables pour des cerveaux occidentaux. Les 8 000 chercheurs du centre Huawei de Shanghai ne sont qu’une petite partie de la force de frappe recherche et développement de la compagnie. Au total, le géant chinois, qui se donne 4 à 5 ans pour devenir numéro 1 mondial des smartphones, emploie 76 500personnes dans ses 16 centres de R&D. Soit 45 % de l’effectif total.

La majorité des 170 000 employés sont Chinois mais 40 000 non-Chinois travaillent dans les unités réparties sur la planète. À Paris a été créé un centre dédié à la mode et aux tendances. L’équipe doit cerner ici quels sont les matériaux innovants, les coloris qui montent...

Mais toute la recherche n’est pas aussi frivole. Huawei injecte énormément de moyens dans la prochaine technologie sans fil, la 5G. Une nouvelle norme dont on nous promet qu’elle marquera une rupture dans le domaine des communications. L’entreprise investit aussi dans les domaines des centres de données, de l’intelligence artificielle, des batteries, de la vidéo... Depuis le 31décembre 2015, Huawei a déposé 52 550 demandes de brevet en Chine et 30 613 dans d’autres pays, pour un total de 50 377 brevets retenus.

Pour atteindre ce niveau de performance, la société ne recule pas devant les moyens à mettre en œuvre : Ada Xu, la directrice des relations publiques des activités grand public de Huawei, explique que la société a, « chaque année, investi plus de 10 % de son chiffre d’affaires en R&D ». Soit plus de 33 milliards d’euros en dix ans ! En 2015, les dépenses de R&D ont grimpé à plus de 8 milliards d’euros ou 15,1 % des revenus de la société.

Dans les interminables couloirs de l’aéroport de Shenzhen, à quelques kilomètres de Hong Kong, d’immenses affiches ou écrans rappellent que la République populaire est passée à l’économie libérale de marché.

Sur l’une de ces publicités, Ronaldo, la vedette du football portugais, s’affiche à côté du téléphone Nubiq ZII Max. Ne cherchez pas, cet objet n’est pas proposé en France. Un peu plus loin, un jeune homme alangui croque (!) à pleines dents son smartphone Sugar-Paris. Là encore, un produit fabriqué en Chine pour la Chine.

Au total, une centaine de marques se livrent une bataille sans merci sur le marché chinois. Une concurrence qui réduit considérablement les marges bénéficiaires mais qui permet d’écouler des volumes considérables. Meizu est un nouveau venu sur le marché français, notamment avec le Pro6, son vaisseau amiral. Cette société a vendu 50 000 téléphones en France l’année dernière. Dans le même temps, elle en écoulait 20 millions en Chine, s’adjugeant la cinquième place sur ce marché. De tels volumes permettent naturellement d’assurer la trésorerie nécessaire à des ambitions internationales.

Pour autant, il faut encore avoir les moyens technologiques de se faire connaître et reconnaître. Chez Meizu aussi on mise sur la recherche. Mais avec 3 000 ingénieurs en Chine, on reste bien loin des moyens déployés par Huawei (lire par ailleurs).

Les entreprises chinoises bénéficient d’un allié considérable dans leur développement : l’État chinois. Non pas que la République populaire intervienne dans la gestion des sociétés (Huawei est à 99 % la propriété de ses salariés) mais parce que les investissements publics tirent l’économie.

En nombre d’emplois, les totaux sont impressionnants : en 2013, on comptait 3,5 millions d’employés dans la R&D chinoise (tous secteurs confondus), dont 1,5 million de chercheurs, au total des secteurs privé et public. La Chine fait aujourd’hui jeu égal avec les États-Unis, longtemps pays dominant en nombre de chercheurs. À titre de comparaison, la France, qui est tombée à la 8e place mondiale, emploie 249 000 chercheurs.

En 2015, la Chine a investi 375 milliards d’euros dans le développement des technologies de l’information et de la communication. Une somme monstrueuse et pourtant modeste : cela ne représente que 2 % du produit intérieur brut (PIB), là où les principales nations industrialisées investissent annuelles de 4 à 7 % de leur PIB dans ce secteur.

Les enjeux sont ici multiples : il faut à la fois couvrir le quatrième plus grand pays du monde par la taille, répondre aux attentes technologiques des urbains et des entreprises, notamment pour créer les conditions d’un développement rapide du commerce en ligne. Déjà, entre 2006 et 2014, le nombre de colis livrés est passé de 1 à 10 milliards.

Selon Alibaba, le géant chinois du commerce en ligne, les sociétés de e-commerce ont créé, en 2014, 280 000 emplois dans les régions rurales de la Chine. Un élément essentiel à l’heure où les robots remplacent, rapidement, les hommes dans les usines de Shenzhen.

Pendant quelques décennies, les grandes marques occidentales se sont contentées de faire fabriquer leurs produits en Chine. Aujourd’hui, elles n’ont pas peur d’associer leur nom à des marques chinoises, ce qui contribue à crédibiliser ces dernières.

L’exemple le plus récent, et le plus visible, est l’arrivée du nom de Leica sur la dernière génération de smartphones Huawei, les P9. Joonsuh Kim, un ancien de chez Samsung aujourd’hui chargé du développement des téléphones chez Huawei, souligne que « Leica a eu la main sur le développement de la partie photo des P9, du double capteur jusqu’au bruit du déclencheur ».

La qualité des photos prises avec ce téléphone montre que le célèbre fabriquant de boîtiers n’a pas seulement donné son nom. La qualité est réelle. Pour l’entreprise allemande, c’est aussi une façon d’être présente sur un marché encore en croissance.

Et ce n’est pas le seul groupe occidental à se laisser séduire par des partenariats de codéveloppement en Chine. Rien que pour Huawei, on peut citer les concepteurs de logiciel Microsoft et Google, les spécialistes du son JBL et Harman/Kardon, les concepteurs de processeurs ARM et Intel (même si Huawei développe ses propres puces pour les téléphones), sans oublier Audi et Swarowski ! Tout ce petit monde semble penser que les entreprises chinoises ont un bel avenir.

Pour en savoir plus sur cet article, cliquez ici : http://www.lavoixdunord.fr/economie/l-usine-chinoise-se-transforme-en-laboratoire-de-la-planete-ia0b0n3613919

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